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 Tu respectes les règles.

Tes lignes sont propres.

Tes ombrages sont maîtrisés.

Tes compositions sont équilibrées.

Tes photos sont soignées.

Ton Instagram est cohérent.

Tes clients sont satisfaits.

Bref :

tu fais bien ton travail.

Alors voici une question un peu désagréable :

Si l?on mélangeait dix de tes tatouages avec ceux de dix autres bons tatoueurs de ton style? combien reconnaîtrait-on comme étant les tiens ?

Pas parce qu?ils portent ton logo.

Pas parce qu?on reconnaît ton modèle.

Pas parce que la photo a été prise dans ton studio.

À cause du tatouage lui-même.


Le problème n?est pas d?être bon


Commençons par là.

Être techniquement fiable est une réussite.

Il faut des années pour construire certains automatismes, apprendre à travailler différentes peaux, comprendre ses machines, contrôler ses lignes, ses ombrages, ses couleurs.

La formation qui nous sert de matériau cette semaine consacre d?ailleurs l?essentiel de ses 21 chapitres à cette construction progressive : matériel, peau, dessin, lignes, ombrages, couleurs, réalisme, textures, réglages, finitions puis auto-évaluation. Devenir un tatoueur d_exception

Il serait absurde de dire :

« La technique ne compte pas. »

Elle compte énormément.

Mais une fois un certain niveau atteint, une nouvelle difficulté apparaît.

D?autres tatoueurs sont bons eux aussi.


Bien faire peut devenir le ticket d?entrée


Imagine trois restaurants.

Dans les trois :

les produits sont frais,

la cuisson est correcte,

l?endroit est propre,

le service est agréable.

Lequel vas-tu recommander demain à un ami ?

Il te manque une information.

Quelque chose qui fait que tu choisiras celui-là.

Pour le tatouage, il peut arriver la même chose.

À partir d?un certain niveau, faire proprement son travail n?est plus forcément ce qui te différencie.

C?est ce qui permet simplement d?entrer dans la comparaison.

Et la question devient alors :

Qu?est-ce qui reste lorsque la compétence technique n?est plus le critère qui vous départage ?

La réponse facile serait : « Trouve ton style »


C?est le conseil que l?on entend partout.

Et comme souvent cette semaine?

il contient une part de vérité.

Mais il peut devenir mauvais si on l?interprète comme :

« Choisis une esthétique et répète-la jusqu?à ce qu?on te reconnaisse. »

Alors tu risques simplement de fabriquer une recette.

Même palette.

Même composition.

Même effet.

Même sujet.

Même cadrage.

Au début, cela ressemble à une identité.

Puis cela peut devenir une prison.


Et si ta signature n?était pas seulement ce que l?on voit ?


Prenons deux tatoueurs spécialisés dans le floral.

Le premier possède peut-être une palette très reconnaissable.

Le second travaille des fleurs très différentes selon ses clients.

À première vue, le premier semble avoir une identité beaucoup plus forte.

Mais observons le second.

Il simplifie presque toujours ses compositions de la même manière.

Il utilise le mouvement du corps comme point de départ.

Il laisse beaucoup d?espace autour du sujet principal.

Il préfère enlever un élément plutôt que réduire tout le projet.

Il construit systématiquement un contraste dominant.

Ses tatouages ne se ressemblent pas.

Ses décisions, oui.

Voilà une autre façon d?envisager une signature.


Ton identité se cache peut-être dans tes choix récurrents


Mercredi, je te proposais de regarder les tatouages dont tu étais encore fier plusieurs mois plus tard.

Aujourd?hui, allons plus loin.

Ne cherche plus ce qu?ils ont en commun visuellement.

Cherche les décisions que tu prends souvent lorsque tu es satisfait du résultat.

Peut-être que tu :

simplifies beaucoup,

aimes créer une forte zone de respiration,

privilégies les grandes masses,

utilises peu de couleurs,

détournes systématiquement le sujet demandé,

joues avec une certaine asymétrie,

préfères une composition très lisible,

ou accordes une importance particulière au mouvement du corps.

Aucune de ces décisions n?est extraordinaire prise isolément.

Mais leur combinaison peut progressivement devenir ta manière de voir.


L?erreur serait maintenant de vouloir fabriquer ta différence


Tu viens de lire :

« Il faut se distinguer. »

Alors lundi prochain tu pourrais décider :

« Très bien. Je vais faire quelque chose que personne ne fait. »

Mauvaise idée.

Parce qu?à partir du moment où l?originalité devient l?objectif principal, on peut rapidement créer quelque chose d?étrange uniquement pour être différent.

Or être différent n?a aucune valeur en soi.

Un tatouage peut être unique?

et mauvais.

La différence intéressante n?est pas celle que tu ajoutes artificiellement.

C?est celle qui apparaît progressivement lorsque tu assumes davantage tes propres choix.

Le client joue aussi un rôle

Il existe une autre tentation.

Imaginer que développer une identité signifie :

« Désormais, c?est moi qui décide. »

Non.

Le client n?est pas un obstacle entre toi et ton ?uvre.

Son histoire, sa morphologie, son projet, ses contraintes font partie du problème à résoudre.

La question n?est donc pas :

Comment imposer mon style à ce client ?

Mais plutôt :

Comment résoudre son projet avec ma manière de penser ?

Et c?est beaucoup plus subtil.

Deux clients peuvent demander deux choses complètement différentes.

Le résultat peut être différent.

Pourtant, dans les deux pièces, on peut retrouver ton regard.


Fais le test de l?effacement


Ouvre ton portfolio.

Choisis neuf tatouages.

Imagine maintenant que ton nom, ton logo et ton univers graphique disparaissent.

Pas de feed Instagram.

Pas de typographie.

Pas de photo du studio.

Uniquement les neuf tatouages.

Pose-toi trois questions.

1. Est-ce que quelque chose les relie ?

Pas forcément un style.

Une façon de composer ?

De placer ?

De simplifier ?

De gérer les contrastes ?

2. Qu?est-ce que je fais parce que je l?ai choisi ?

Et non simplement parce que :

« C?est comme ça qu?on fait ce style. »

3. Qu?est-ce que je n?ose pas encore faire ?

Voilà peut-être la question la plus intéressante.

Un choix que tu évites parce qu?il te semble trop simple ?

Une composition que tu trouves trop différente ?

Une proposition que tu n?oses pas présenter au client ?

Une manière de travailler qui t?attire mais que tu considères comme « pas assez dans les codes » ?

Ne change rien immédiatement.

Observe seulement.


Les références peuvent aussi devenir un piège


Regarder le travail des autres est indispensable.

Cela nourrit.

Cela montre ce qui est possible.

Cela aide à comprendre une technique.

La formation recommande elle-même de comparer son travail à des références professionnelles pour repérer des différences et apprendre de techniques plus avancées. Devenir un tatoueur d_exception

Mais il existe une frontière intéressante.

Au début :

« Comment a-t-il fait ça ? »

est une excellente question.

Plus tard, il faut parfois ajouter :

« Et moi, qu?aurais-je fait autrement ? »

C?est à cet instant que la référence cesse progressivement d?être un modèle à reproduire.

Elle devient quelque chose contre quoi exercer ton propre jugement.


Être reconnaissable n?est donc peut-être pas le bon objectif


Cela peut sembler contradictoire après tout ce que je viens d?écrire.

Mais je ne te conseillerais pas de te lever chaque matin en pensant :

« Il faut qu?on reconnaisse mon travail. »

Je préférerais :

« Il faut que je sache pourquoi j?ai pris chacune de mes décisions importantes. »

Parce que la reconnaissance viendra éventuellement après.

Et peut-être qu?un jour quelqu?un verra un tatouage et dira :

« Ça ressemble à ton travail. »

Pas parce que tu as mis le même effet que partout ailleurs.

Mais parce qu?il reconnaît quelque chose dans ta façon de résoudre le projet.


L?exercice du vendredi


Reprends neuf tatouages de ton portfolio.

Pour chacun, note une seule décision dont tu es particulièrement satisfait.

Pas une réussite technique.

Une décision.

Par exemple :

J?ai agrandi le projet.
J?ai supprimé deux éléments.
J?ai déplacé le point focal.
J?ai proposé un autre emplacement.
J?ai laissé davantage de vide.
J?ai convaincu le client de changer l?orientation.

Lorsque tu as tes neuf réponses, regarde-les ensemble.

Certaines vont peut-être se répéter.

Et si c?est le cas?

ne cherche surtout pas à en faire une règle.

Demande-toi simplement :

Est-ce que je commence à voir apparaître ma manière de penser un tatouage ?

C?est peut-être là que commence quelque chose de beaucoup plus intéressant qu?un « style ».

Lundi, nous avons interrogé la technique.

Mardi, les décisions.

Mercredi, l?impact.

Jeudi, l?auto-évaluation.

Comment savoir si tu es simplement devenu un bon tatoueur? ou si tu es prêt à franchir un nouveau cap ?






Aujourd?hui, l?identité.

Et demain, nous allons assembler tout cela pour répondre à une question :