Imagine.
Un client arrive avec une référence.
Il veut ce motif sur l'avant-bras.
La taille est raisonnable.
Le projet est réalisable.
Deux tatoueurs pourraient parfaitement le tatouer.
Même expérience.
Même maîtrise technique.
Même qualité de lignes.
Même capacité à ombrer proprement.
Le premier regarde le dessin et se demande :
Comment vais-je le tatouer ?
Le second regarde exactement le même dessin et se demande :
Est-ce vraiment ce dessin qu'il faut tatouer ?
Quelques mots de différence.
Mais peut-être plusieurs années d'expérience entre les deux.
Comment tracer cette ligne ?
Comment obtenir ce dégradé ?
Quelle aiguille utiliser ?
À quelle vitesse travailler ?
Comment régler sa machine ?
Comment faire tenir le stencil ?
Ces questions sont indispensables.
Elles occupent d'ailleurs logiquement une grande partie de l'apprentissage technique : préparation de la peau, stencil, machines, aiguilles, encres, dessin, lignes et ombrages font partie de la progression décrite dans le programme que nous utilisons comme matériau de fond cette semaine. Devenir un tatoueur d_exception
Puis, avec l'expérience, beaucoup de ces décisions deviennent progressivement plus naturelles.
Et une autre catégorie de questions apparaît.
Non plus seulement :
Comment vais-je faire ?
Mais :
Qu'est-ce que je devrais faire ?
C'est très différent.
Ton client t'apporte un dessin.
Il l'adore.
Il veut exactement cela.
Sur l'écran de son téléphone, le motif fonctionne plutôt bien.
Mais il veut le placer sur son mollet.
Tu pourrais le reproduire.
Techniquement, rien ne t'en empêche.
Pourtant quelque chose te gêne.
La partie supérieure semble trop lourde.
Un détail important risque de disparaître lorsque le dessin sera réduit.
La direction générale du motif ne dialogue pas vraiment avec la jambe.
Et un élément que ton client adore attire tellement l'?il qu'il écrase tout le reste.
Que fais-tu ?
Le tatoueur qui raisonne principalement en termes d'exécution cherche comment faire entrer le dessin sur la peau.
Le tatoueur qui commence à développer son regard se demande s'il ne faut pas transformer le dessin avant de le faire entrer sur la peau.
Cette phrase paraît tellement évidente qu'on finit par ne plus l'entendre.
Pourtant elle change tout.
Dans le travail du dessin pour le tatouage, le document de formation insiste justement sur cette différence : le motif doit s'adapter aux courbes du corps et à une surface tridimensionnelle et mobile. Devenir un tatoueur d_exception
Un excellent dessin sur papier peut donc devenir un tatouage médiocre.
Pas parce qu'il a été mal exécuté.
Parce qu'une mauvaise décision a été parfaitement exécutée.
Et celle-là, j'aimerais que tu la gardes quelque part :
On peut très bien exécuter une mauvaise décision.
Plus tu deviens bon techniquement, plus ce piège devient intéressant.
Parce que ta maîtrise te permet de réaliser des choses de plus en plus difficiles.
Un détail minuscule ?
Tu sais le faire.
Une transition complexe ?
Tu sais la faire.
Une composition chargée ?
Tu peux probablement la tatouer.
Mais la question n'est plus seulement :
Est-ce que je peux le faire ?
Elle devient :
Est-ce que je devrais le faire ?
La compétence te donne davantage de possibilités.
Le regard doit t'aider à choisir parmi elles.
Attention à l'excès inverse.
Développer son regard ne consiste pas à devenir ce tatoueur qui répond à chaque demande :
« Non. Ça ne marchera pas. »
Ce serait trop facile.
Le client apporte quelque chose.
Une envie.
Une histoire.
Une image.
Une référence.
Parfois même une création qu'il porte dans sa tête depuis plusieurs années.
Ton rôle n'est pas nécessairement de lui expliquer que tu sais mieux que lui ce qu'il veut.
Ton expertise commence plutôt lorsque tu peux distinguer :
ce qu'il veut réellement conserver
de
la manière dont il imagine aujourd'hui qu'il faut le représenter.
Ce n'est pas du tout la même chose.
Peut-être.
Mais qu'aime-t-il réellement dans cette rose ?
Sa forme ?
Sa signification ?
Son côté sombre ?
Sa finesse ?
Le souvenir auquel elle est associée ?
Son orientation ?
Un détail précis ?
Si tu comprends cela, tu peux éventuellement transformer beaucoup de choses sans trahir sa demande.
Et c'est là que le tatoueur cesse progressivement d'être uniquement celui qui réalise une commande.
Il devient celui qui aide à construire le projet.
La PDV résume cette évolution par quatre actions assez révélatrices : penser avant d'exécuter, structurer ses créations, comprendre ses clients et donner une direction au projet. Tatoueur d?exception
Sur ton prochain projet, essaie de retarder volontairement la question technique.
Pendant quelques minutes, oublie :
la machine,
l'aiguille,
la tension,
la vitesse.
Regarde seulement le projet.
Et pose-toi quatre questions.
S'il n'y a aucune réponse claire, ta composition a peut-être déjà un problème.
Pas « qu'est-ce que je peux réussir à tatouer ? »
Qu'est-ce que je pourrais supprimer sans perdre l'idée ?
C'est souvent beaucoup plus intéressant.
Tourne.
Plie.
Éloigne-toi.
Regarde le projet dans le mouvement et pas uniquement dans la position idéale où tu as posé ton stencil.
C'est probablement la question la plus importante.
Si ta réponse est :
« Parce qu'on fait généralement comme ça. »
tu viens peut-être de trouver quelque chose à examiner.
On imagine parfois qu'un tatoueur expérimenté possède simplement davantage de connaissances.
Plus de techniques.
Plus d'astuces.
Plus de matériel essayé.
Plus de situations rencontrées.
C'est vrai.
Mais il possède aussi autre chose :
davantage de choses qu'il décide de ne pas faire.
Il reconnaît plus vite une mauvaise idée.
Il sait qu'un détail techniquement réalisable n'est pas forcément utile.
Il sent qu'une composition a besoin d'air.
Il sait parfois qu'un projet doit être arrêté avant de chercher comment le sauver.
Et cette compétence est beaucoup moins spectaculaire qu'un magnifique dégradé filmé en gros plan.
Pourtant, elle peut modifier entièrement le résultat.
C'est une particularité étrange du métier.
Il verra le tatouage.
Il ne verra pas nécessairement :
le détail que tu as supprimé,
les trois placements que tu as écartés,
la taille que tu as refusé de réduire,
le contraste que tu as renforcé,
la courbe que tu as déplacée,
l'élément auquel tu as volontairement laissé davantage d'espace.
Et pourtant, une partie de la qualité finale se trouve précisément dans tout ce qui n'a pas été tatoué.
Prends un projet que tu dois réaliser prochainement.
Avant de chercher comment tu vas le tatouer, écris simplement :
Ce que le client veut absolument conserver.
Ce qui fonctionne déjà dans son idée.
Ce qui risque de poser problème sur le corps.
Ce que tu modifierais si tu étais totalement libre.
Puis compare la quatrième réponse avec ton projet final.
Il ne s'agit évidemment pas d'imposer cette version au client.
Il s'agit de découvrir quelque chose sur toi :
Est-ce que tu regardes encore principalement les projets comme quelqu'un qui doit les exécuter? ou commences-tu à les regarder comme quelqu'un qui doit prendre des décisions ?
Hier, nous avons distingué la technique du regard.
Aujourd'hui, nous pouvons préciser un peu plus cette différence :
La technique répond à ?Comment vais-je le faire ??
Le regard commence par demander ?Est-ce vraiment cela qu'il faut faire ??
Demain, nous irons encore plus loin.
Parce qu'un tatouage peut avoir été intelligemment pensé, parfaitement exécuté?
et malgré tout ne provoquer presque rien.