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Le problème n?était peut-être pas les 20 images.

Il y a quelque temps, nous observions un phénomène nouveau.

Un client ne venait plus forcément au studio avec une idée, trois mots griffonnés sur un papier ou deux références enregistrées sur son téléphone.

Il pouvait arriver avec?

10 images.


Parfois 20.

Toutes générées par une IA.

Nous avions regardé le problème sous un angle assez évident :

comment gérer cette avalanche de propositions ?

Comment aider le client à choisir ?

Comment distinguer ce qui est tatouable de ce qui ne l?est pas ?

Comment reprendre la main lorsque quelqu?un veut la tête de l?image 3, les fleurs de la 8, la composition de la 12 et l?ambiance de la 17 ?

Tout cela reste valable.

Mais avec un peu de recul, je me demande si nous n?avons pas regardé le mauvais problème.

Parce que ces 20 images ont peut-être fait disparaître quelque chose.

Quelque chose de beaucoup plus important.

La conversation qui avait lieu avant elles.


Avant, le client arrivait avec un problème


Pas toujours, évidemment.

Mais imagine cette scène.

Une cliente pousse la porte.

Elle explique :

« Je voudrais quelque chose pour mon père. Il est décédé l?année dernière. Il adorait la forêt. Je pensais peut-être à un arbre? mais je ne sais pas vraiment. »

À cet instant, il n?y a pas encore de tattoo.

Il y a :

une histoire,

une émotion,

quelques souvenirs,

une hésitation.

Et face à elle, il y a un tatoueur.

Il questionne.

Pourquoi un arbre ?

Quelle forêt ?

Un souvenir particulier ?

Un lieu ?

Une saison ?

Quelque chose que son père disait ?

La cliente raconte.

Le tatoueur écoute.

Une idée apparaît.

Puis une autre.

On élimine.

On transforme.

On dessine.

Le tattoo naît progressivement entre deux personnes.

Et une partie considérable de la valeur du tatoueur se trouve précisément là.

Pas encore dans sa machine.

Même pas encore dans son dessin.

Dans sa capacité à comprendre ce que la personne essaie de raconter.


Puis l?IA est arrivée avant le tatoueur


Reprenons exactement la même cliente.

Son père aimait la forêt.

Elle ouvre ChatGPT ou un générateur d?images.

Elle demande :

« Crée-moi un tatouage fin et élégant représentant un arbre symbolisant un père disparu, avec des racines, des oiseaux et une lumière traversant les branches. »

Une image apparaît.

Puis une autre.

Elle change le prompt.

Elle ajoute une boussole.

Elle retire les oiseaux.

Elle demande une version minimaliste.

Puis réaliste.

Puis géométrique.

Puis fine line.

Une heure plus tard :

elle possède 20 projets.

Et seulement maintenant?

elle contacte le tatoueur.


Quelque chose vient de se déplacer


C?est là que le phénomène devient beaucoup plus intéressant.

Pendant longtemps, une partie importante de la création avait lieu dans le studio.

Aujourd?hui, elle peut avoir lieu :

dans le canapé du client,

à 23 h 30,

avec une IA,

avant même que le tatoueur sache que le projet existe.

Le parcours devient alors :

AVANT

Idée ? discussion ? interprétation ? dessin ? tattoo.

MAINTENANT

Idée ? IA ? 20 images ? sélection ? tatoueur ? tattoo.

Regarde bien ce qui risque de disparaître au milieu.

L?interprétation.

Pas nécessairement.

Mais suffisamment souvent pour que Tattoo Radar commence à lever un sourcil.


« Je voudrais ça »


Cette phrase paraît anodine.

Elle change pourtant la position du tatoueur.

Le client n?arrive plus forcément en disant :

« Voilà ce que je voudrais exprimer. Qu?est-ce que tu imagines ? »

Il peut arriver avec une image parfaitement présentable et demander :

« Je voudrais ça. »

Le tatoueur passe alors potentiellement du rôle de :

créateur

à celui de :

réalisateur technique d?une image déjà conçue ailleurs.

Et je précise immédiatement quelque chose.

Ce n?est pas la faute du client.

Pourquoi se priverait-il d?un outil capable de matérialiser gratuitement ses idées en quelques secondes ?

Nous ferions probablement exactement la même chose à sa place.

Le sujet n?est donc pas :

« Comment empêcher les clients d?utiliser l?IA ? »

Combat perdu d?avance.

La question intéressante est :

Que doit faire le tatoueur lorsque la création commence désormais avant lui ?


Le dessin est là. Mais le projet est-il terminé ?


Prenons une image IA magnifique.

Visuellement impeccable.

Le client l?adore.

Cela signifie-t-il qu?elle constitue un bon tattoo ?

Évidemment non.

Il reste à considérer :

la zone du corps,

la taille,

les contrastes,

la lisibilité,

la quantité de détails,

les espaces négatifs,

les lignes,

le vieillissement,

la manière dont la composition accompagne la morphologie.

Une image peut être superbe sur un écran?

et médiocre une fois transposée sur la peau.

Mais cela, le client ne le sait pas nécessairement.

Pour lui :

l?image est terminée.

Pour le tatoueur :

le travail commence.

Voilà une première réponse à notre problème.

L?IA peut produire l?image.

Elle ne transforme pas automatiquement cette image en projet de tatouage professionnel.


Mais je crois que le véritable danger est ailleurs


Imaginons maintenant que l?image soit techniquement adaptable.

Le tatoueur corrige les détails.

Simplifie.

Recompose.

Adapte au corps.

Très bien.

Mais une question reste entière :

pourquoi cette image ?

Revenons à notre arbre.

Pourquoi cet arbre précisément ?

Pourquoi les racines ?

Pourquoi cette lumière ?

Pourquoi cette orientation ?

Pourquoi cette branche cassée ?

Le client pourrait répondre :

« Parce que je trouvais ça joli. »

Ce n?est évidemment pas un problème si c?est ce qu?il souhaite.

Tous les tattoos n?ont pas besoin de raconter une tragédie familiale ou de cacher quinze niveaux symboliques.

Mais si le client cherchait réellement à raconter quelque chose?

alors l?image générée par IA peut avoir produit une étrange illusion :

donner une réponse avant que la bonne question ait été posée.

Et là, le tatoueur possède encore un rôle immense.


Les 20 images ne sont peut-être pas le problème


Elles peuvent même devenir une formidable matière première.

Au lieu de dire :

« Choisis-en une. »

Le tatoueur pourrait demander :

« Qu?est-ce que tu aimes dans chacune ? »

Et soudain, les images changent de fonction.

Elles ne sont plus des modèles à reproduire.

Elles deviennent des indices.

Image 3 :

« J?aime la position. »

Image 7 :

« C?est surtout cette impression de calme. »

Image 12 :

« Ces racines me rappellent quelque chose. »

Image 16 :

« Je déteste l?arbre, mais j?aime énormément la lumière. »

Voilà.

Nous sommes revenus au c?ur du métier.

Comprendre.

L?IA a fourni 20 réponses.

Le tatoueur recommence à poser des questions.


Le premier rendez-vous n?est donc peut-être pas mort


Il change de fonction.

Avant, il pouvait servir à faire émerger une image.

Demain, il pourrait servir davantage à :

déconstruire les images déjà produites,

comprendre pourquoi certaines attirent le client,

identifier ce qui compte réellement,

puis

reconstruire un projet qui lui appartient.

Et cela demande une compétence différente.

Le tatoueur ne peut plus simplement être celui qui dessine mieux que son client.

Parce que son client dispose désormais d?une machine capable de lui produire 100 images avant le petit déjeuner.

Il doit apporter quelque chose que la quantité ne remplace pas.


Et si l?IA augmentait justement la valeur du conseil ?


C?est le paradoxe.

Plus nous produisons facilement des images?

plus le problème devient :

laquelle choisir ?

Puis :

pourquoi celle-là ?

Puis :

comment la transformer en tattoo ?

Puis :

comment la rendre personnelle ?

L?abondance ne supprime pas nécessairement le besoin d?un professionnel.

Elle peut augmenter le besoin de discernement.

C?est exactement ce qui se passe dans beaucoup de domaines.

Quand l?information était rare, celui qui possédait l?information avait de la valeur.

Quand elle devient infinie, celui qui sait :

trier,

interpréter,

contextualiser,

transformer

prend de la valeur.

Le tatouage pourrait suivre le même chemin.


Mais il y a un piège pour le tatoueur


Celui de se comporter lui-même comme une machine.

Client :

« J?aime la 4 et la 11. »

Tatoueur :

« OK, je mélange les deux. »

Terminé.

Rapide.

Efficace.

Rentable peut-être.

Mais dans ce cas?

quelle différence fondamentale reste-t-il entre le tatoueur et l?outil ?

L?IA combine déjà très bien des éléments.

Elle peut proposer 15 variantes.

Changer le cadrage.

Ajouter des fleurs.

Retirer le crâne.

Modifier le style.

Si la seule valeur créative du tatoueur devient :

« Je peux assembler tes références »

alors oui?

il commence à se placer sur un terrain où l?IA est redoutable.


Le terrain humain


En revanche, essayons ceci :

« Tu m?as montré 14 images avec une boussole. Pourquoi une boussole ? »

Silence.

Puis :

« Mon père était marin. »

Voilà.

Nous venons peut-être de trouver le tattoo.

Pas la boussole.

Le père.

Et à partir de là, le tatoueur peut découvrir qu?il existe un objet réel.

Une vieille carte.

Un cap.

Une écriture.

Un bateau.

Une date.

Une expression.

Un souvenir.

Peut-être que la boussole générée par IA disparaîtra complètement du projet final.

Et pourtant?

l?IA aura été utile.

Elle aura permis au client d?arriver avec une première représentation de ce qu?il cherchait.

Le tatoueur aura fait le reste.


Nous avons peut-être mal posé la question depuis le début


Depuis l?arrivée de l?IA générative, une question revient sans cesse :

« L?IA va-t-elle remplacer les artistes ? »

Dans le tatouage, je trouve cette formulation de moins en moins intéressante.

Je préfère celle-ci :


« Quelle partie du travail du tatoueur devient plus précieuse lorsque créer une image devient presque gratuit ? »


Voilà une question qui mérite qu?on s?y attarde.

Parce que si produire une jolie image coûte demain quelques secondes?

alors la valeur se déplacera probablement vers :

l?écoute,

la compréhension,

le conseil,

le choix,

l?adaptation à la peau,

la technique,

l?expérience,

la relation,

et bien sûr?

l?interprétation.


Le tatoueur ne doit peut-être plus défendre son crayon


Il doit défendre sa valeur.

Il serait tentant de répondre à l?IA en disant :

« Moi, je dessine vraiment. »

Je ne suis pas certain que cet argument suffira longtemps au client.

Parce que celui-ci ne vient pas forcément acheter la noblesse d?un processus.

Il vient chercher un résultat qui lui correspond.

Le tatoueur doit donc être capable d?expliquer ce qu?il apporte après l?image.

Pas contre l?IA.

Après elle.

Par exemple :

« Tes images vont nous aider à comprendre ce qui t?attire. Ensuite, nous allons construire quelque chose adapté à ton corps, techniquement cohérent et réellement personnel. »

Cette phrase change tout.

L?image IA n?est plus l?ennemie.

Elle devient :

le début de la conversation.

Pas sa conclusion.


Et le prix dans tout ça ?


Sujet sensible.

Imagine le raisonnement du client :

« J?ai déjà fait le dessin. »

Puis :

« Pourquoi la création est-elle encore facturée ? »

Nous allons probablement rencontrer cette objection de plus en plus souvent.

Et elle oblige le tatoueur à être beaucoup plus clair sur ce qu?il vend.

S?il facture uniquement :

le temps passé à dessiner, la discussion devient difficile.

S?il vend :

la conception d?un tattoo adapté à la personne, à son corps et à sa peau, la conversation change.

Parce que le fichier JPEG n?est qu?un élément du processus.

La conception n?est pas l?image.

C?est l?ensemble des décisions qui rendent cette image pertinente et tatouable.

Voilà une nuance que les studios auront probablement intérêt à apprendre à expliquer.


Le signal Radar


Alors, qu?avons-nous détecté cette fois ?

Pas :

« Les clients utilisent l?IA. »

Nous le savons déjà.

Pas davantage :

« Les clients arrivent avec trop d?images. »

Nous l?avons déjà observé.

Le nouveau signal est plus discret.

La phase créative commence à sortir du studio.

Le client arrive plus loin dans son processus qu?auparavant.

Il a cherché.

Prompté.

Comparé.

Modifié.

Sélectionné.

Il peut avoir l?impression que le projet est presque terminé.

Et cela oblige le tatoueur à redéfinir l?endroit où commence sa valeur.


La question à poser demain


La prochaine fois qu?un client t?envoie 15 images générées par IA?

résiste peut-être à la tentation de demander immédiatement :

« Laquelle tu préfères ? »

Essaie plutôt :


« Qu?est-ce que tu cherches dans toutes ces images ? »


La différence semble minuscule.

Elle ne l?est pas.

La première question cherche une image.

La seconde cherche une intention.

Et c?est peut-être précisément là que le tatoueur reprend sa place.


Le Radar retient ceci


???? L?IA ne produit plus seulement des références : elle intervient désormais avant la rencontre avec le tatoueur.

???? Le client peut arriver avec une solution visuelle avant que le problème créatif ait réellement été exploré.

???? Une image réussie n?est pas automatiquement un tattoo réussi.

???? Les 20 images peuvent devenir des indices plutôt que des modèles.

???? Plus les images deviennent abondantes, plus le tri et l?interprétation peuvent prendre de la valeur.

???? Le premier rendez-vous créatif ne disparaît pas nécessairement.

Il pourrait devenir encore plus important.


Alors? l?IA a-t-elle tué le premier rendez-vous créatif ?


Je ne le crois pas.

Mais elle pourrait tuer l?ancienne version de ce rendez-vous.

Celle où le tatoueur détenait presque seul la capacité de transformer une idée en image.

Cette époque commence à changer.

Le client possède désormais lui aussi une formidable machine à images.

Alors le tatoueur doit monter d?un étage.

Ne plus seulement demander :

« Qu?est-ce que tu veux que je dessine ? »

Mais :

« Qu?est-ce que tu veux réellement raconter ? »

Parce qu?au fond?

l?IA peut générer vingt symboles en vingt secondes.

Elle ne sait toujours pas pourquoi ton client a choisi le vingt-et-unième.

Et c?est peut-être précisément là?

que commence le tatoueur de demain.

????


La semaine prochaine dans Le Pirate #28

Nous allons pousser la question beaucoup plus loin :


Si l?IA crée l?image? qui est encore l?auteur du tattoo ?


Le client ?

L?IA ?

Le tatoueur ?

Les trois ?

Et surtout :

qu?est-ce que signifie encore ?création originale? lorsque l?image existe avant même d?entrer dans le studio ?

Là, nous allons mettre les pieds dans quelque chose d?un peu plus explosif.