Il y a dix ans, cela ressemblait presque à de la magie.
Aujourd'hui, cela pourrait devenir banal.
Et c'est justement pour cela que les tatoueurs devraient commencer à regarder ce qui se passe.
Une application appelée InkHunter commence à faire parler d'elle.
Son principe est assez génial.
Tu choisis un tattoo.
Tu dessines trois petits traits sur la partie du corps concernée.
Tu diriges ton smartphone vers ces marques.
Et le tattoo apparaît sur ta peau grâce à la réalité augmentée.
Tu peux même importer ton propre dessin.
Ce n'était pas un petit gadget totalement confidentiel : quelques mois après son lancement sur iOS, InkHunter revendiquait environ 2,5 millions de téléchargements. En 2018, l'application avait dépassé 8 millions d'utilisateurs. TechCrunch
L'idée était donc déjà là :
Voir son tattoo avant de le faire.
Sauf qu'il fallait encore aller chercher une application spécialisée.
Comprendre son fonctionnement.
Créer le marqueur sur la peau.
Importer le dessin.
Positionner son téléphone.
Accepter les limites de la réalité augmentée de l'époque.
Bref...
Et cette petite différence est peut-être beaucoup plus importante qu'elle n'en a l'air.
Dix ans plus tard, regardons ce qui est désormais proposé.
Certains outils actuels permettent de charger une photographie de son propre corps, d'ajouter ou de générer un tattoo, puis de modifier son placement et sa taille. Certains annoncent même une prise en compte de la lumière, des ombres ou des courbes du corps. AI for Tattoo
D'autres vont encore plus loin.
TryTattoo propose par exemple de reconstruire le corps en 3D à partir d'une photographie, puis de déplacer et redimensionner le tattoo sur ce modèle. TryTattoo
Et plusieurs services proposent maintenant pratiquement le même parcours :
une idée ? un design IA ? une photo du corps ? une prévisualisation. Wizard Tattoo
La révolution n'est donc pas :
« On peut enfin essayer virtuellement un tattoo. »
Non.
Nous pouvions déjà le faire.
Imagine Julie.
Elle est dans son canapé.
Elle réfléchit depuis plusieurs mois à un tattoo floral sur l'avant-bras.
Elle prend son téléphone.
Photo.
Elle charge son dessin.
Quelques instants plus tard, elle le voit sur son bras.
Elle le trouve trop grand.
Elle réduit.
Trop bas.
Elle remonte.
Elle hésite avec une autre composition.
Elle essaie.
Puis une troisième.
Et une quatrième.
Certains outils permettent déjà de déplacer, redimensionner, faire pivoter ou modifier le rendu d'un motif sur une photographie. AI for Tattoo
Julie n'a pas besoin de savoir ce qu'est la réalité augmentée.
Elle n'a pas besoin de comprendre comment fonctionne un logiciel graphique.
Elle ne fait même plus nécessairement la différence entre :
créer, modifier et essayer.
Elle demande.
Elle regarde.
Elle recommence.
Et c'est peut-être ici que quelque chose change réellement.
Pendant longtemps, un client pouvait arriver avec une photographie trouvée sur Pinterest.
Il disait :
« J'aimerais quelque chose dans ce genre. »
La photographie appartenait à quelqu'un d'autre.
Le bras appartenait à quelqu'un d'autre.
Le tattoo appartenait à quelqu'un d'autre.
La distance psychologique restait évidente.
Mais imaginons maintenant Julie arrivant au studio avec ceci :
son bras,
sa peau,
son tattoo,
au placement qu'elle a choisi.
Elle a peut-être regardé cette image vingt fois.
Elle l'a montrée à son conjoint.
À sa meilleure amie.
Elle l'a enregistrée.
Elle a essayé une autre version.
Puis elle est revenue à celle-ci.
Et lorsqu'elle entre dans ton studio, elle te montre son téléphone :
« Voilà exactement ce que je veux. »
Cette phrase existait évidemment avant l'IA.
Mais l'image qu'elle accompagne vient de changer.
Tu regardes la simulation.
Très jolie.
Très fine.
Beaucoup de petits détails.
Tu lui expliques :
« À cette taille, je vais devoir simplifier certaines parties. »
Julie regarde son téléphone.
Puis son bras.
Puis à nouveau son téléphone.
« Pourtant, regarde. Ça tient parfaitement. »
Et nous voilà face à un problème inédit dans son intensité.
L'image est là.
Elle paraît crédible.
Elle montre le résultat.
C'est ici que nous retrouvons une vieille réalité du tattoo.
Une image numérique peut devenir minuscule tout en conservant une impression de précision.
On peut zoomer.
Augmenter le contraste.
Revenir en arrière.
Modifier un détail.
Régénérer.
La peau, elle, n'a toujours pas reçu cette mise à jour.
Elle possède :
des pores,
des reliefs,
des mouvements,
une pigmentation,
des cicatrices éventuelles,
une pilosité,
une élasticité,
une courbure.
Et surtout :
Certains acteurs de ces nouveaux outils prennent d'ailleurs déjà des précautions. RedoInk indique par exemple que son croquis doit être considéré comme une référence pour l'artiste plutôt que comme la garantie d'un pochoir final, et que sa prévisualisation du vieillissement sert à comparer des designs, pas à prédire médicalement leur évolution. RedoInk
C'est une nuance essentielle.
Car le danger n'est pas nécessairement que l'outil fournisse une mauvaise image.
Le danger pourrait être que l'image soit tellement bonne qu'on lui demande de prouver quelque chose qu'elle ne peut pas prouver.
Une simulation médiocre annonce immédiatement :
« Je suis une simulation. »
Une simulation photoréaliste brouille cette frontière.
Les services actuels utilisent d'ailleurs précisément cet argument commercial : rendu réaliste, prise en compte de la lumière, des ombres, des contours ou de la texture de la peau. AI for Tattoo
C'est formidable pour se projeter.
Mais plus la projection devient convaincante, plus une question devient importante :
Ou commence-t-il à voir son futur tattoo ?
Ce n'est pas la même chose.
Voilà probablement ce qui m'intéresse le plus.
Pendant longtemps, une grande partie du travail de projection se déroulait avec le tatoueur.
Le client apportait ses idées.
Ses références.
Ses hésitations.
Le tatoueur expliquait :
« Là, ce sera trop petit. »
« Ici, la composition fonctionnerait mieux. »
« Si on le remonte légèrement? »
« Ce détail risque de disparaître. »
« Sur cette partie du bras, je construirais plutôt le mouvement comme ça. »
L'échange participait à la naissance du projet.
Demain ? et parfois déjà aujourd'hui ? le client peut effectuer une partie de cette exploration avant même d'avoir choisi son tatoueur.
Il peut générer.
Tester.
Déplacer.
Comparer.
Partager.
Modifier.
Puis seulement prendre rendez-vous.
Ce n'est pas nécessairement mauvais.
Cela peut même permettre au client d'arriver avec une idée beaucoup plus claire.
Et ça, c'est nouveau à cette échelle.
Avant :
« Voilà mon idée. Qu'est-ce qu'on peut en faire ? »
Demain :
« Voilà le résultat que je veux. Comment allez-vous le reproduire ? »
La différence semble minuscule.
Elle ne l'est pas.
Dans la première phrase, le tatoueur participe encore naturellement à la conception.
Dans la seconde, il peut être perçu comme celui qui doit exécuter une image déjà validée.
Et s'il modifie le projet ?
S'il augmente sa taille ?
S'il enlève certains détails ?
S'il change légèrement son emplacement ?
Il ne transforme plus seulement une idée.
Ce serait beaucoup trop facile.
Parce que ces outils peuvent également devenir extraordinaires.
Imagine le même rendez-vous.
Le client hésite entre deux placements.
Au lieu d'essayer de lui expliquer pendant dix minutes :
« Trois centimètres plus haut, cela suivrait mieux ton bras? »
tu peux peut-être lui montrer.
Une personne hésite sur la taille ?
Montre.
Un projet doit accompagner une épaule ?
Compare.
Le client n'arrive pas à se représenter l'ensemble ?
Visualise.
Dans ce cas, la simulation ne remplace pas l'expertise du tatoueur.
Et là, nous changeons complètement de perspective.
C'est la place que nous lui donnons.
Une simulation peut vouloir dire :
« Voilà une possibilité. »
Ou :
« Voilà le résultat. »
Visuellement, les deux images peuvent être identiques.
Psychologiquement, elles sont totalement différentes.
Et c'est probablement là que se jouera une partie de la relation entre tatoueur, client et IA.
InkHunter demandait trois petits traits dessinés sur la peau.
C'était malin.
C'était amusant.
C'était suffisamment nouveau pour attirer des millions d'utilisateurs. TechCrunch
Mais nous étions encore clairement en train d'essayer une technologie.
Aujourd'hui, les services disponibles promettent parfois simplement :
photo,
design,
placement,
résultat.
Certains sont accessibles gratuitement pour les premiers essais ou avec de petites quantités de crédits, ce qui réduit encore la barrière à l'expérimentation. TryTattoo
Et voilà pourquoi je surveille ce sujet.
Pas parce que la technologie vient d'être inventée.
Lorsqu'un outil devient suffisamment simple, nous arrêtons progressivement de penser à l'outil.
Nous adoptons simplement le comportement.
Nous ne disons plus :
« Je vais utiliser une technologie de réalité augmentée afin de simuler un tattoo. »
Nous disons :
« Attends, je vais voir ce que ça donne sur mon bras. »
C'est cette phrase qu'il faudra surveiller.
Le jour où elle deviendra banale, quelque chose aura changé.
Pas nécessairement dans la manière de tatouer.
Mais dans la manière d'arriver chez le tatoueur.
Pendant longtemps, le client devait imaginer son futur tattoo.
Puis il a pu regarder des références.
Puis essayer virtuellement quelques motifs grâce à des applications spécialisées.
Aujourd'hui, création, modification et visualisation commencent à se rapprocher dans les mêmes outils.
Et demain ?
Le client pourrait passer des soirées entières avec son futur tattoo sur son propre corps avant même de pousser la porte d'un studio.
À ce moment-là, le tatoueur ne recevra plus seulement quelqu'un avec une idée.
Il recevra quelqu'un qui aura peut-être déjà vu cette idée devenir réelle.
Et il devra parfois lui annoncer :
« Ce que tu vois est possible sur une image.
Maintenant, parlons de ce qui est possible sur ta peau. »
Car une chose n'a pas changé depuis InkHunter.
Une chose ne changera probablement jamais.
???? Tattoo Radar #31 ? Le futur du tattoo est peut-être déjà sur le bras du client. Il lui manque seulement l'encre.