Nous pensions utiliser l?IA pour produire les images que nous aimons.
Mais une autre possibilité commence à me préoccuper.
Et si, à force de regarder ce qu?elle nous propose, elle commençait aussi à influencer ce que nous aimons ?
Cette fois, le problème dépasse largement le tatoueur.
Parce que son client utilise exactement les mêmes outils.
Et si tous deux commencent à regarder le monde à travers les mêmes machines?
nous pourrions assister à quelque chose d?assez paradoxal :
jamais nous n?aurons eu autant d?images différentes à notre disposition.
Et pourtant, jamais nous n?aurons peut-être été aussi proches de regarder dans la même direction.
Bienvenue dans Tattoo Radar n°25.
Un client veut un tatouage.
Il ne sait pas vraiment expliquer ce qu?il imagine.
Il ouvre une IA générative.
Il écrit :
« Tatouage féminin, délicat, fleurs sauvages, lune, lignes fines, élégant, poétique? »
Quelques secondes plus tard :
une image.
Puis quatre.
Puis vingt.
Il précise sa demande.
L?IA recommence.
Et progressivement?
« Oui ! C?est ça que je voulais ! »
Nous avons déjà parlé de cet immense avantage dans les précédents Radar.
L?IA peut aider un client à matérialiser quelque chose qu?il avait du mal à exprimer avec des mots.
Personnellement, je trouve cela formidable.
Mais aujourd?hui, j?ai envie de regarder ce qui pourrait se produire après.
Le client pense avoir demandé à l?IA ce qu?il aimait.
C?est probablement vrai.
Mais parmi toutes les solutions proposées, certaines vont attirer son attention.
Il recommence.
Il demande des variantes.
Il regarde encore.
Puis encore.
Et progressivement, il s?expose à une quantité considérable d?images produites par les mêmes familles de modèles.
Alors une question me vient :
Sommes-nous seulement en train d?apprendre à l?IA ce que nous aimons? ou apprend-elle également à notre ?il ce qu?il doit aimer ?
Je ne prétends évidemment pas qu?une IA puisse appuyer sur un bouton et décider demain que tout le monde doit aimer les pivoines et les serpents.
Le phénomène serait beaucoup plus subtil.
Il s?appelle :
l?exposition.
L?IA n?a rien inventé ici.
Souviens-toi de certaines périodes du tatouage.
Un style devient populaire.
On commence à le voir dans les magazines.
Puis dans les conventions.
Puis sur Internet.
Puis Instagram arrive.
Pinterest.
TikTok.
Et soudain, le même type de motif semble apparaître partout.
Des tatoueurs s?en inspirent.
Les clients le voient.
Ils commencent à le demander.
Les tatoueurs en publient davantage parce que les clients le demandent.
Les clients en voient davantage parce que les tatoueurs en publient.
La boucle existe depuis longtemps.
Mais l?IA pourrait lui ajouter quelque chose de nouveau.
Et surtout :
Autrefois, lorsqu?une image devenait populaire, quelqu?un devait encore :
la voir ;
s?en inspirer ;
la redessiner ;
la modifier ;
l?adapter.
Aujourd?hui, tu peux demander :
« Fais-moi dix variantes. »
Puis :
« Plus minimaliste. »
Puis :
« Plus sombre. »
Puis :
« Avec une composition plus dynamique. »
Puis :
« Même idée, mais complètement différente. »
En quelques minutes, nous ne possédons plus une tendance.
Nous possédons toute une famille de descendants de cette tendance.
Visuellement différents.
Mais peut-être construits autour de codes étonnamment proches.
Parce que pendant ce temps?
le tatoueur utilise lui aussi l?IA.
Il reçoit les images du client.
Il les observe.
Il les retravaille.
Il demande éventuellement :
« Propose-moi trois compositions adaptées à cette idée. »
Puis il choisit.
Corrige.
Adapte.
Redessine.
Et nous obtenons progressivement une boucle fascinante :
IA ? client ? tatoueur ? IA ? tatoueur ? publication ? client ? IA?
Chacun apporte quelque chose.
Mais chacun nourrit également le goût de l?autre.
Et cette boucle peut fonctionner à Rouen.
À Montréal.
À Berlin.
À Tokyo.
À Buenos Aires.
Au même moment.
Tu connais probablement cette formule souvent attribuée à Jim Rohn :
« Nous sommes la moyenne des cinq personnes que nous fréquentons le plus. »
Ce n?est pas une loi scientifique.
Mais j?aime beaucoup l?image.
Parce qu?elle pose une question intéressante à notre époque.
Et si l?une des « personnes » que tu fréquentes désormais le plus?
était ton IA ?
Tu la consultes chaque jour.
Tu regardes ses propositions.
Tu observes ses compositions.
Tu sélectionnes.
Tu rejettes.
Tu lui demandes de recommencer.
Et progressivement, tu te familiarises avec certaines solutions.
Alors je me demande :
Si notre environnement influence notre manière de penser, pourquoi notre environnement visuel généré par IA n?influencerait-il pas aussi notre manière de créer ?
Et surtout?
notre manière d?aimer ?
C?est ce qui change complètement le problème.
Si seuls les tatoueurs utilisaient ces outils, nous pourrions parler d?évolution des pratiques professionnelles.
Mais le client possède désormais lui aussi sa machine à images.
Il peut passer une soirée entière à générer :
des loups ;
des crânes ;
des fleurs ;
des dragons ;
des portraits ;
des compositions abstraites.
Il élimine ce qu?il n?aime pas.
Conserve ce qui lui plaît.
Demande des variantes.
Et sans forcément s?en rendre compte, il entraîne également son propre regard.
Demain, il arrive au studio.
Il ne dit plus seulement :
« Voilà mon idée. »
Il peut dire :
« Voilà à quoi un beau tatouage devrait ressembler pour moi. »
Et il apporte douze images pour le démontrer.
Voilà la question qui m?intéresse.
Parce que le client pense évidemment que son goût lui appartient.
Et il a raison.
Mais aucun goût ne se construit dans le vide.
Nous sommes influencés par :
notre époque ;
notre culture ;
notre entourage ;
les artistes que nous admirons ;
les films que nous regardons ;
les images auxquelles nous sommes exposés ;
les réseaux sociaux ;
les modes.
L?IA vient simplement rejoindre cette liste.
Sauf qu?elle possède une particularité :
elle peut produire à la demande une quantité presque infinie de ce que nous sommes déjà susceptibles d?apprécier.
Et ça?
c?est nouveau.
Imagine.
100 clients demandent chacun un tatouage floral personnalisé.
Ils utilisent tous une IA.
Ils précisent leurs goûts.
Leurs couleurs.
Leur symbolique.
Leur composition.
Leur histoire.
Les 100 résultats seront différents.
Peut-être même radicalement différents.
Donc :
100 images uniques.
Et pourtant?
prends suffisamment de recul.
Tu pourrais peut-être commencer à remarquer :
les mêmes équilibres ;
les mêmes effets ;
les mêmes façons de dramatiser une composition ;
les mêmes associations visuelles ;
les mêmes solutions « séduisantes ».
Ce serait une forme d?uniformisation extrêmement étrange.
Pas l?uniformité par duplication.
L?uniformité par variation autour d?une moyenne.
Je ne suis pas particulièrement inquiète parce que deux tatoueurs utilisent la même IA.
Ce qui m?intéresserait beaucoup plus serait de poser leurs créations côte à côte dans quelques années.
Puis de cacher leurs noms.
Et de demander :
« Sais-tu encore qui a créé quoi ? »
Si la réponse devient difficile?
alors quelque chose aura changé.
Pas nécessairement dans leur niveau technique.
Peut-être même seront-ils devenus meilleurs.
Plus rapides.
Plus productifs.
Capables d?explorer davantage de directions.
Mais leur distance esthétique aura peut-être diminué.
Et commercialement, ce n?est pas anodin.
Voilà le point auquel je veux arriver.
Imagine dix portfolios.
Ils sont tous magnifiques.
Les tatouages sont impeccables.
Les images sont spectaculaires.
Les compositions séduisantes.
Mais pour le client?
aucun artiste ne ressort vraiment.
Comment choisit-il ?
Il regarde :
le prix ;
la distance ;
le délai ;
les disponibilités ;
les avis.
Et soudain, le tatoueur se retrouve en concurrence sur des critères qu?il ne voulait peut-être pas mettre au centre.
C?est une règle commerciale assez brutale :
Plus tu sembles interchangeable, plus il devient facile de te comparer.
Et lorsque deux offres paraissent comparables?
le prix prend davantage de place dans la décision.
Nous avons commencé cette série avec une question très concrète.
Dans Tattoo Radar 23 :
« Si le client apporte déjà son dessin, pourquoi devrait-il payer aussi cher ? »
Puis dans le 24 :
« Si l?IA entre dans ton processus créatif, qui décide encore ? »
Aujourd?hui, nous franchissons une nouvelle étape :
« Si l?IA influence progressivement ce que le tatoueur ET le client trouvent beau? que devient la différence ? »
Valeur.
Autonomie.
Maintenant :
uniformisation.
Je ne veux surtout pas tomber dans :
« IA = tout le monde va produire la même chose. »
Ce serait beaucoup trop facile.
Deux artistes utilisant exactement le même outil peuvent obtenir des résultats radicalement différents.
Parce qu?ils n?apportent pas :
la même culture ;
les mêmes références ;
le même jugement ;
la même technique ;
les mêmes exigences ;
les mêmes refus.
Et c?est précisément pour cette raison que je trouve le phénomène intéressant.
L?IA n?impose peut-être pas l?uniformisation.
Elle peut simplement rendre extraordinairement facile le fait de rester dans la moyenne de ce qui fonctionne déjà.
La différence est importante.
Ouvre ton feed.
Instagram.
Pinterest.
Ou les images IA que tu as sauvegardées récemment.
Regarde-les rapidement une première fois.
Puis recommence.
Mais cette fois, ne demande pas :
« Est-ce que j?aime ? »
Demande :
« Pourquoi est-ce que j?aime ? »
Composition ?
Contraste ?
Sujet ?
Palette ?
Détails ?
Effet spectaculaire ?
Puis pose une deuxième question :
« Depuis combien de temps est-ce que je vois ce type d?image partout ? »
Et enfin la troisième :
« Est-ce que j?aimais déjà cela avant? ou ai-je appris à l?aimer à force de le voir ? »
Je ne connais pas ta réponse.
Et c?est justement ce qui rend le test intéressant.
Pendant quelques semaines, observe les références qu?ils t?apportent.
Pas seulement individuellement.
Collectivement.
Est-ce que certaines choses reviennent ?
Les mêmes ambiances ?
Les mêmes compositions ?
Les mêmes niveaux de détail ?
Les mêmes traitements ?
Les mêmes symboles ?
Les mêmes effets ?
Et lorsqu?un client arrive avec plusieurs images IA, demande-lui simplement :
« Qu?est-ce que tu aimes précisément dans celles-ci ? »
Pas pour le piéger.
Pour comprendre.
Sa réponse pourrait t?apprendre énormément sur la manière dont le goût de tes clients évolue.
Parce que si une forme d?uniformisation apparaît réellement?
quelque chose d?autre devient mécaniquement plus rare.
La différence.
Et tout ce qui devient rare peut prendre de la valeur.
Nous avons déjà observé ce phénomène avec l?arrivée de l?IA dans l?écriture.
Lorsque produire un texte propre devient facile, une voix réellement identifiable devient plus précieuse.
Pour l?image, le même mécanisme pourrait apparaître.
Lorsque produire quelque chose de « beau » devient extrêmement facile?
le beau ne suffit plus à différencier.
Je pourrais te répondre immédiatement :
ton style ;
ta personnalité ;
ta signature ;
ton univers.
Mais je ne vais pas le faire.
Pas encore.
Parce que ce serait ouvrir un autre sujet beaucoup trop important pour le traiter en trois paragraphes à la fin de ce Radar.
Pour l?instant, je veux simplement que tu observes.
Regarde les images.
Regarde tes propres choix.
Regarde ceux de tes clients.
Et demande-toi :
Est-ce que quelque chose est doucement en train de converger ?
Ce Radar ne t?annonce donc pas :
« Tous les tatouages vont bientôt se ressembler. »
Je n?en sais rien.
Il détecte quelque chose de beaucoup plus subtil.
Nous avons désormais :
des outils capables de produire des quantités gigantesques d?images ;
des tatoueurs qui les utilisent ;
des clients qui les utilisent ;
des plateformes qui diffusent massivement les résultats ;
et des humains dont le goût se construit notamment par exposition à leur environnement visuel.
Mets tout cela dans la même pièce.
Accélère.
Puis observe.
Voilà le signal.
Supposons que cette tendance se confirme.
Supposons que nous allions effectivement vers une forme d?uniformisation mondiale du goût.
Pas un monde où tout est identique.
Ce serait caricatural.
Mais un monde où des milliards d?images différentes commencent à partager les mêmes réflexes esthétiques.
Alors le tatoueur devra probablement répondre à une question beaucoup plus personnelle :
Si tout le monde dispose des mêmes outils, des mêmes capacités de génération et progressivement d?un imaginaire visuel de plus en plus commun?
qu?est-ce qui permettra encore de reconnaître que ce tatouage vient de moi ?
Je vais volontairement laisser cette question ouverte.
Parce qu?elle mérite beaucoup mieux qu?une réponse rapide.
Nous pensions que l?IA allait apprendre nos goûts.
Il faudra peut-être aussi surveiller la manière dont elle participe à les façonner.
Et si cela se produit simultanément chez le tatoueur et chez son client, le véritable enjeu ne sera peut-être bientôt plus :
« Comment créer quelque chose de beau ? »
Les machines savent déjà très bien nous aider à le faire.
La question deviendra :
« Comment éviter que tout ce beau finisse par converger vers la même moyenne ? »
Et derrière cette question en attend déjà une autre.
Beaucoup plus importante pour ton avenir de tatoueur.
Mais celle-là?
nous la garderons pour un prochain Radar.
? Tattoo Radar n°25
Quand des milliards d?images deviennent possibles, la rareté n?est peut-être plus de créer quelque chose de beau.
C?est de créer quelque chose qui ne ressemble pas à la moyenne.