150 ?.
Pourquoi ?
La question paraît presque idiote.
Tu viens d?annoncer 150 ? à ton client parce que c?est le prix de son tatouage.
Mais pourquoi 150 ?
Pourquoi pas 120 ?
Pourquoi pas 180 ?
Pourquoi pas 250 ?
Et surtout :
qu?est-ce qui t?a permis de décider que 150 ? était le bon prix ?
C?est là que la conversation devient intéressante.
Parce que beaucoup de tatoueurs savent annoncer un prix.
Mais si on leur demande comment ils l?ont construit, la réponse devient parfois beaucoup moins précise.
« C?est à peu près les prix par ici. »
« Je me suis aligné sur les autres studios. »
« Au-dessus, mes clients ne suivraient pas. »
« C?est un petit tattoo. »
« Je débute encore. »
« Je ne peux quand même pas demander 200 ? pour ça. »
Autrement dit :
le prix existe. Mais son raisonnement beaucoup moins.
?
Imagine deux tatoueurs.
Ils travaillent dans la même ville.
Ils réalisent tous les deux un petit motif qui demande environ une heure de tatouage.
Le premier annonce :
90 ?.
Le second :
180 ?.
Lequel a raison ?
Impossible à dire.
Et c?est précisément le problème.
Nous avons tendance à regarder le chiffre avant de regarder ce qu?il contient.
Le tatoueur à 90 ? travaille peut-être dans un studio dont il est propriétaire, avec peu de charges.
Il utilise peut-être un flash déjà dessiné.
Le rendez-vous a été pris en quelques minutes.
Son organisation lui permet d?enchaîner plusieurs petits projets dans la journée.
À 90 ?, son modèle fonctionne peut-être parfaitement.
Le tatoueur à 180 ?, lui, a peut-être passé une heure à échanger avec son client.
Puis deux heures à dessiner.
Il loue son emplacement.
Il ne prend que deux clients dans la journée.
Son projet demande une préparation spécifique.
Ses 180 ? ne sont peut-être pas « chers ».
Ils correspondent simplement à une autre réalité.
La formation que tu m?as transmise part justement de cette idée : avant de modifier ses tarifs, il faut examiner sa propre situation ? lieu d?exercice, type de studio, clientèle, rythme, style et organisation ? plutôt que copier celle des autres. Prix juste, posture forte
Voilà pourquoi comparer uniquement les prix nous apprend finalement très peu.
Bien sûr que tu peux regarder les prix pratiqués autour de toi.
Ce serait absurde de travailler complètement déconnecté de ton environnement.
Mais il existe une différence énorme entre :
observer le marché
et
laisser le marché décider à ta place.
Supposons que trois studios proches de chez toi facturent leurs petits tattoos entre 70 et 100 ?.
Tu pourrais en conclure :
« Je dois être autour de 80 ?. »
Mais il manque encore quelques informations.
Combien de clients prennent-ils par jour ?
Quel est leur loyer ?
Combien de temps consacrent-ils au dessin ?
Travaillent-ils seuls ?
Quel matériel utilisent-ils ?
Quelle expérience proposent-ils ?
Combien de temps consacrent-ils aux messages, aux modifications, à l?installation et au nettoyage ?
Tu connais leur prix public.
Tu ne connais pas forcément leur modèle économique.
Et tu pourrais donc copier un chiffre sans savoir s?il fonctionne même pour celui qui l?affiche.
Prenons maintenant un tattoo réalisé en une heure.
Ton client arrive à 14 h.
À 15 h, le tatouage est terminé.
100 ?.
Tu pourrais être tenté de penser :
100 ? de l?heure.
Mais ce calcul oublie quelque chose.
Avant 14 h, tu as peut-être :
échangé plusieurs messages,
étudié les références,
préparé ou adapté le dessin,
imprimé plusieurs tailles,
préparé ton poste.
Après 15 h :
tu photographies,
tu expliques les soins,
tu ranges,
tu nettoies,
tu désinfectes,
tu réponds éventuellement à une question quelques jours plus tard.
L'heure de tatouage est visible.
Tout ce qui l'entoure l'est beaucoup moins.
La formation insiste justement sur ces « temps invisibles » ? dessin préparatoire, prise de contact, nettoyage, administratif ? dans le calcul d?un tarif viable. Prix juste, posture forte
Cela change complètement la question.
Tu ne devrais peut-être plus demander :
« Combien puis-je facturer une heure de tatouage ? »
Mais :
« Combien de temps ce projet prend-il réellement dans mon activité ? »
Prenons un exemple volontairement simple.
Petit tattoo : 80 ?.
Temps sous l?aiguille : 30 minutes.
À première vue :
160 ? de l?heure.
Pas mal.
Sauf que tu as consacré :
30 minutes aux échanges et au rendez-vous,
30 minutes à préparer ou adapter le motif,
15 minutes à préparer le poste,
30 minutes à tatouer,
15 minutes aux photos et aux explications,
20 minutes au rangement et au nettoyage.
Total :
2 h 20.
Les 80 ? ne représentent donc déjà plus 160 ? de l?heure.
Ils représentent environ 34 ? de chiffre d?affaires par heure réellement mobilisée, avant même de retirer les consommables, les charges du studio, les cotisations, le matériel et le reste.
Je ne dis pas que 80 ? est trop peu.
C?est justement ce que nous ne savons pas.
Je dis simplement que :
30 minutes de tatouage ne signifient pas nécessairement 30 minutes de travail.
Et cette différence mérite d?être connue avant de décider qu?un prix est bon ou mauvais.
Peut-être.
C?est possible.
Et c?est là que je voudrais éviter un autre raccourci.
Un prix bas n?est pas forcément une erreur.
Une politique de prix accessible peut être parfaitement cohérente si elle est volontaire et si ton organisation la rend viable.
Tu peux avoir développé des flashs rapides.
Une organisation extrêmement efficace.
Des journées spécialement consacrées aux petits formats.
Peu de préparation individuelle.
Une clientèle importante.
Dans ce cas, travailler davantage avec une marge plus faible par projet peut constituer un véritable choix de modèle.
Mais il existe une énorme différence entre :
« J?ai choisi ce modèle et je sais pourquoi il fonctionne. »
et :
« Je baisse mes prix parce que j?ai peur que les clients partent ailleurs. »
Le chiffre peut être identique.
La décision ne l?est pas.
Même problème.
Un prix élevé n?est pas automatiquement le signe d?un tatoueur mieux positionné.
Mettre 300 ? là où tu demandais hier 150 ? ne crée pas magiquement 150 ? de valeur supplémentaire.
Ton prix doit rester cohérent avec ce que le client perçoit de ton travail, de ton univers, de ton organisation et de l?expérience proposée.
La formation distingue justement valeur réelle et valeur perçue : le style visuel, le discours, les échanges et le processus client participent tous à la manière dont un tarif est compris. Prix juste, posture forte
Augmenter un chiffre n?est pas construire une valeur.
Peut-être que nous posons la mauvaise question.
Le problème n?est pas de savoir s?il faut être le moins cher.
Ni de savoir jusqu?où tu peux augmenter.
La première question devrait être :
« Qu?est-ce que mon prix doit permettre à mon activité de fonctionner correctement ? »
Et seulement ensuite :
« Est-ce que le prix que je demande aujourd?hui le permet ? »
Parce qu?un tarif peut sembler raisonnable à ton client?
et être catastrophique pour ton activité.
À l?inverse, un tarif peut sembler élevé lorsqu?on regarde uniquement le temps passé sous l?aiguille?
et devenir parfaitement compréhensible lorsqu?on considère l?ensemble du projet.
Pas besoin de tableur.
Pas besoin de comptabilité compliquée.
Prends simplement ton dernier projet terminé.
Note :
Prix facturé : ___ ?
Puis estime le temps consacré à :
échanges avec le client : ___
dessin / adaptation : ___
préparation : ___
tatouage : ___
photos / conseils : ___
nettoyage / rangement : ___
administratif éventuel : ___
Additionne.
Maintenant divise ton prix par le nombre total d?heures réellement consacrées au projet.
Le résultat n?est pas encore ton revenu.
Il reste tes charges.
Mais tu viens d?obtenir une information beaucoup plus intéressante que :
« Mon voisin facture 120 ?. »
Tu commences à savoir ce que ton propre prix raconte de ton activité.
Parce que je ne crois pas qu?un inconnu sur Internet puisse te dire :
« Un tatoueur devrait facturer X euros de l?heure. »
Nous allons faire quelque chose de plus utile.
Regarder ce qui se cache derrière tes prix.
Pourquoi tu les as choisis.
Ce qu?ils financent réellement.
Ce qu?ils disent de ton organisation.
Et parfois?
ce qu?ils t?obligent à faire pour réussir à en vivre.
Demain, nous allons justement nous intéresser à une situation étrange :
Tu as beaucoup de clients. Ton planning est rempli. Pourtant, quelque chose ne fonctionne pas.
Et si être complet n?était pas toujours une bonne nouvelle ?